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Géopolitique de l’IA : 3 questions pour décrypter les nouveaux rapports de force

Derrière l’apparente simplicité de l’IA se joue une bataille industrielle et géopolitique mondiale. Leadership américain, offensive chinoise, dépendances critiques et choix européens : quelles sont les tendances géopolitiques qui redéfinissent les usages de la Data et de l’IA ? Décryptage avec Aurélien Duthoit, économiste sectoriel de Coface, pour aider les décideurs d’entreprises à sécuriser leur croissance à l’ère des grandes transformations technologiques.

Dans l’univers de la Tech (et bien au-delà !), il n’est plus question que de données et d’intelligence artificielle (ou presque) : évolutions des capacités, usages, effets attendus ou avérés sur la productivité des entreprises et le marché de l’emploi. Par les montants qu’elle mobilise et son potentiel, l’intelligence artificielle (IA) est aussi devenue un sujet de puissance économique, de puissance industrielle et de plus en plus, de puissance géopolitique.

Véritable catalyseur de l’accélération des nouvelles technologies, la géopolitique redéfinit les usages des données et de l’IA. Derrière une technologie instantanée et presque immatérielle que l’on sollicite généralement via une simple fenêtre de discussion, ce sont en fait des centaines de milliards de dollars qui sont investis en infrastructure, des structures de financement de plus en plus complexes et des chaînes de valeur particulièrement concentrées autour de quelques grands noms.

L’IA n’est plus seulement un enjeu d’innovation ou de productivité. Elle est devenue un instrument de puissance économique, industrielle et géopolitique,

déclare Aurélien Duthoit, économiste sectoriel de Coface.

Ecoutez l'intervention entière d'Aurélien lors de l'évenement Smart Data & Tech 3 de Coface et plongez au cœur de la nouvelle géopolitique de l’IA.

Data & IA 2026 : Quelle influence la géopolitique exerce-t-elle sur le déploiement de l'IA ?

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1 – L’hégémonie américaine est-elle aussi solide qu’elle en a l’air ?

Après l’entreprise américaine Nvidia, plus grande capitalisation boursière au niveau mondial (2000 milliards de dollars), Anthropic et OpenAI ont d’ores et déjà annoncé leur introduction en Bourse pour ces prochains mois. Un événement de taille quand on sait que l’arrivée d’Anthropic sur le marché boursier est unanimement annoncé comme la plus grande IPO de tous les temps !

Un avantage de plus pour les entreprises américaines du secteur, qui détiennent actuellement 70% de la valorisation de tout l’écosystème financier de l’IA au niveau financier dans le monde. Ce qui vient s’ajouter également au monopole américain sur les infrastructures (serveurs, centre de données) : en effet, 50% des capacités actuelles sont basées aux Etats-Unis et 70% des capacités en cours de construction sont également localisées aux Etats-Unis.

Que ce soit sur le plan de la valorisation financière ou des infrastructures, le leadership américain est extrêmement puissant. Et quand on regarde les flux, tout laisse à penser que cette tendance va encore s’accentuer,

explique Aurélien Duthoit.

Cette avance masque pourtant une dépendance industrielle majeure : les USA restent fortement dépendants des importations de machines et de composants essentiels pour faire tourner ces technologies liées à l’IA. Une dynamique exponentielle, qui a quadruplé ces dernières années. Le paradoxe est le suivant : comment peut-on dominer à ce point une technologie tout en restant dépendant de l’étranger sur des composants aussi critiques ?

Au cœur de la nouvelle géopolitique technologique, un nouveau paradigme se dessine donc : un pays peut concentrer la valeur, les logiciels et le capital sans maîtriser l’ensemble des composants nécessaires à leur fonctionnement. Pour les entreprises, cette fragmentation transforme le choix d’un fournisseur technologique en décision stratégique.

En contrepartie de leur hégémonie dans le secteur, on observe une faille stratégique des Etats-Unis sur leurs chaines d’approvisionnement.  Plus on descend vers la couche physique de cette économie (pas uniquement les puces électroniques), plus la vulnérabilité américaine est apparente. 

 

Les Américains investissent aujourd'hui significativement pour réduire ces dépendances, mais le rythme n’est pas aussi rapide qu’attendu pour rééquilibrer vraiment les rapports de force.

Aurélien Duthoit. 

 

2 - Guerre Tech’ Chine-US : qui gagnera vraiment la bataille des modèles ?

Il y a 18 mois, Le « moment DeepSeek » a rappelé à tous les acteurs de la Tech que la compétition ne se résume pas à une course aux investissements pour mettre au point le modèle de langage le plus performant. Le véritable enjeu tient aussi au rapport entre performances, coûts et conditions de déploiement. D’autant que la Chine réplique et avance par ailleurs avec une stratégie différente. Plusieurs de ses modèles sont « ouverts » : ils peuvent être déployés ailleurs que chez les concepteurs, dans l’environnement informatique choisi par l’entreprise, y compris localement ou chez un hébergeur européen. Cette approche contraste avec les offres fermées réunissant modèle, service et infrastructure.

En délivrant des modèles performants plus accessibles, les acteurs chinois ne cherchent pas nécessairement à gagner seuls la course. Ils peuvent aussi empêcher leurs concurrents américains de transformer leur avance technologique en rente mondiale et en levier d’influence.

La problématique actuelle n’est plus de savoir qui dispose des meilleurs modèles technologiques, mais qui propose le meilleur rapport qualité-prix sur le marché. 

 

Pour la Chine, l’intérêt sur le plan géopolitique est de réduire la capacité des acteurs américains à transformer leur avance technologique en rente mondiale. Ils réduisent aussi le levier géopolitique dont les USA pourraient bénéficier à l’endroit du reste du monde,

Aurélien Duthoit.

 

3 – L’Europe : pas souveraine, mais pas désarmée ?

Dans ce nouveau paradigme géopolitico-technologique, quelle place pour l’Europe ? Les grands marchés numériques tendent vers l'oligopole : les modèles de langage par effets de réseau, le cloud par économies d'échelle. Pour toute entreprise qui adopte l’IA, le risque de concentration fournisseur est donc réel. Sur les composants et les modèles, l'Europe accuse un retard, qui découlent directement de faiblesses plus générales (régulation, intégration, vision) déjà pointées par le rapport Draghi.

Et pourtant, face aux grandes puissances sino-américaines, l’Europe n’est pas non plus démunie. Elle occupe des positions clés dans la chaine de valeur qu'elle pourrait mieux faire valoir :

  • ASML pour la photolithographie,
  • Zeiss pour l'inspection optique,
  • Spea pour le test électrique,
  • Siltronic pour les galettes de silicium.

L’Europe peut aussi capitaliser sur la taille de son marché, le deuxième au monde, susceptible de devenir un réel levier de négociation. 

Pour l’Europe comme pour ses entreprises, quatre questions restent à régler : 

  1. De quoi suis-je dépendant ?
  2. A quel point est-ce critique ?
  3. Quelles alternatives se présentent ?
  4. Et quel coût pour passer de l’une à l’autre ? 

Reste un impératif : ne pas prendre de retard sur les usages, dont les gains de productivité pourraient restaurer marges et compétitivité.

 

 

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