La prétendue transition vers un gouvernement civil ne met pas fin à la guerre intérieure
Le coup d'État militaire mené par la Tatmadaw (armée du Myanmar), en février 2021, a conduit à la destitution et l’arrestation d’Aung San Suu Kyi, la cheffe du parti arrivé démocratiquement au pouvoir en 2016, la Ligue nationale pour la démocratie (LND). L’ancien commandant en chef des forces armées et initiateur du coup, Min Aung Hlaing, gouverne, depuis, le pays. D’abord à la tête du Conseil d'administration de l'État (State Administration Council, SAC), il a été élu Président de la République en avril 2026 par trois collèges électoraux constitués de parlementaires nouvellement élus. Les élections législatives de 2025-2026, les premières depuis le coup d'État, ont été marquées par des violences meurtrières de la part de l’armée et par l'interdiction pour les partis d'opposition de se présenter, dont celui d'Aung San Suu Kyi. Lauréate du prix Nobel de la paix (1991), elle était depuis 2016 conseillère d'État et, ipso facto, cheffe du gouvernement. Elle serait désormais assignée à résidence après avoir été détenue et condamnée pour plus de 15 chefs d'accusation par la junte. Le nouveau Parlement, constitué de deux chambres, est quasi-exclusivement composé de partisans de Min Aung Hlaing, avec un quart des sièges réservés à l’armée et 80 % des sièges restants remportés par le parti pro-militaire, le PUSD. Cette prétendue transition vers un gouvernement civil, visant à asseoir la légitimité de la junte sur la scène internationale, ne mettra pas fin à la guerre civile, car le gouvernement cherche toujours à reprendre le contrôle de l'ensemble du territoire. Devenu président, Min Aung Hlaing a nommé son allié Ye Win Oo à la tête de l’armée pour conserver son emprise sur les affaires militaires.
Depuis le coup d'État, la guerre oppose la Tatmadaw et plusieurs organisations ethniques armées, gravitant autour du Gouvernement d’Unité Nationale (NUG) formé par d’anciens responsables du gouvernement civil, et opérant aux abords de la frontière thaïlandaise. Face au manque de coordination entre les multiples groupes de résistance, l’armée a regagné du terrain. L’opposition est aussi affaiblie par le manque de ressources, les pressions économiques et sécuritaires chinoises, et la conscription pour les hommes de 18 à 35 ans et les femmes de 18 à 27 ans, imposée par le gouvernement. Ce dernier bénéficie de financements de la Russie et de la Chine lui permettant de déployer une large force de frappe aérienne. Il perçoit également des recettes fiscales issues des hydrocarbures et des plaines centrales où se situe la majeure partie de l'industrie et de l'agriculture, ainsi que le centre économique, Yangon, et la capitale, Naypyidaw. Les civils sont durement touchés par le conflit ; les bombardements et la conscription forcée engendrent de larges déplacements de population, internes (3,8 millions de Myanmarais en juin 2026) et hors du pays (300 000 personnes depuis le coup). Par ailleurs, depuis 2017, les persécutions de l’armée à l’encontre des Rohingyas, groupe ethnique vivant dans l’Etat d’Arakan à l’ouest, ont fait fuir 1 million d’entre eux vers le Bangladesh. L’aide humanitaire a largement chuté suite à la suppression de l’USAID par l’administration Trump début 2025. La junte restreint l’aide restante, alors que 16 millions de personnes en ont besoin, selon la Banque Mondiale. Dernièrement, le conflit moyen-oriental a empiré l’insécurité alimentaire qui touche le quart de la population via la hausse des prix de l’énergie et des denrées alimentaires, ainsi que les perturbations des approvisionnements, notamment pour les engrais, essentiels à la culture du riz.
Min Aung Hlaing poursuivra sa quête de légitimation à l’international, entamée par ses déplacements en Inde et en Chine en juin 2026. Ces deux pays font partie des rares ayant reconnu l’ensemble du processus électoral, intéressés par les ressources minières du Myanmar. La résolution du conflit permettrait à Pékin de poursuivre l’exécution du Corridor économique Chine-Myanmar, ralentie, voire suspendue, par les combats. La Chine investit dans des infrastructures pour les hydrocarbures, ainsi que routières et ferroviaires, comme le chemin de fer Kyaukphyu-Muse reliant sa frontière et l’océan, ou la zone économique de New Yangoon City. Tout comme la Russie, elle fournit des armes à la Tatmadaw. Elle poursuivra son soutien au gouvernement en fournissant pétrole et engrais. Les pays de l’ASEAN sont réticents à s’impliquer dans le conflit, suivant le principe de non-interférence dans les affaires domestiques des Etats-membres. Cependant, le protocole, établi en 2021, autorisant la participation du Myanmar aux seules réunions non politiques, continue de s’appliquer. Alors que certains pays membres seraient pour un rapprochement, d’autres sont inflexibles. Tous demandent l’application du Five-Point Consensus adopté en 2021 qui stipule, entre autres, la cessation de la violence, le dialogue en vue d’une solution pacifique et l’envoi d’un émissaire pour visiter toutes les parties. Toute évolution nécessite le consensus. Les pays occidentaux (États-Unis, Union Européenne, Royaume-Uni, Canada et Australie) ne devraient pas lever leurs sanctions mesurées à l’encontre, d’une part, des dirigeants militaires, avec le gel de leurs avoirs et le refus de visas, et d’autre part, de la principale entreprise publique, la Myanma Oil and Gas Enterprise (MOGE).
Le conflit moyen-oriental aggrave les problèmes économiques
Les perspectives économiques restent sombres, alors que la guerre civile, déclenchée par le coup d’Etat militaire de 2021, perdure. Cependant, après deux ans de contraction, la reconstruction post-tremblement de terre devrait donner un léger souffle à l’activité en 2026. En mars 2025, un séisme de magnitude 7,7 à 7,9 est survenu au centre du pays, près de Mandalay, deuxième ville du pays, tuant plus de 5 000 habitants. Toutefois, les efforts de reconstruction sont ralentis par les restrictions aux importations, exacerbées par le conflit moyen-oriental. Le Myanmar dépend directement du Golfe pour ses importations d’engrais et indirectement pour celles de pétrole raffiné. Bien que producteur de pétrole brut, le pays doit importer près de 97 % de ses besoins en produits pétroliers, notamment depuis Singapour. En effet, ses capacités de raffinage sont extrêmement limitées et la guerre intérieure provoque des pénuries, aggravées par les sanctions occidentales contre la MOGE. Le gouvernement a annoncé des mesures de rationnement, tout en continuant d’utiliser le carburant à des fins militaires, sapant les ressources pour le reste de l’économie.
En 2026, les exportations de gaz naturel à destination de la Chine et de la Thaïlande ne bénéficieront pas du prix plus élevé, car la plupart des contrats sont à long-terme. De plus, en l’absence d’investissements conséquents, les volumes diminueront encore avec l’épuisement des gisements. Des coupures quotidiennes d’électricité s’ajoutent aux pénuries de carburant et d’engrais, perturbant l’ensemble des secteurs, déjà affectés par la guerre civile. En premier lieu l’agriculture, qui représente un peu moins du quart du PIB, mais près de la moitié de l’emploi. Elle souffre des combats, des destructions liées au séisme et du manque d’intrants, du fait de la compression des importations. Le tourisme ne reprendra pas tant que durera la guerre civile. Le commerce de détail restera pénalisé par le faible pouvoir d’achat des ménages. Il est déstabilisé par les perturbations des chaînes d’approvisionnement, le coût des intrants et les ruptures de stock, qui touchent l’industrie manufacturière. Malgré sa reprise en 2025 due à la clientèle asiatique, l’habillement reste affecté par la désertion des donneurs d’ordre européens et la réduction de la main-d’œuvre. Le secteur minier devrait être une rare source de dynamisme pour le pays, en raison de la forte demande mondiale. Les sites d’extraction des terres rares sont situés à l’est du pays, aux abords de la Chine où elles sont ensuite raffinées. Les sites, non-régulés, resteront la cible des différents groupes armés souhaitant prendre le contrôle des ressources.
Le conflit au Moyen-Orient a exacerbé les sévices économiques engendrés par la guerre civile. L’investissement privé, tant domestique qu’étranger, restera quasiment à l’arrêt tant que la guerre se poursuivra. La consommation publique sera bridée, puisque les faibles recettes seront orientées vers l’effort de guerre. La demande des ménages restera freinée par la faiblesse de l’emploi et les déplacements de population. De plus, les revenus réels des Myanmarais seront toujours pénalisés par la forte inflation. Elle est alimentée par l’augmentation de la masse monétaire utilisée pour financer le déficit budgétaire, ainsi que par les destructions et les ruptures d’approvisionnement en interne. Elle est renforcée par la dépréciation du kyat et le renchérissement des importations dû aux restrictions, alors que les réserves de change sont basses et les entrées de devises limitées. La fermeture du Détroit d’Ormuz ne fait qu’aggraver les pressions. Afin de limiter l’inflation, le pouvoir a instauré des plafonds sur le prix des matières premières essentielles (riz, huile alimentaire, produits pétroliers) ainsi que des restrictions sur les transactions commerciales et le change. Toutefois, ces mesures aggravent les pénuries.
Les deux conflits accentuent les tensions sur les comptes publics et extérieurs
En 2026, la balance courante se détériorera, obérée par le déficit commercial. Les produits pétroliers constituent le premier poste d’importation, alors même que le pétrole brut est la première source d’exportation. Le conflit moyen-oriental fait donc grimper la facture d’importations, tout comme la reconstruction. En effet, le pays dépend des importations de biens d’équipement et de consommation, ainsi que d’intrants comme le fer, les fibres synthétiques et les engrais. Les exportations non-pétrolières sont pénalisées par les perturbations aux frontières terrestres, l’épuisement des réserves de gaz, les contraintes sur la production manufacturière et la faible demande occidentale. Le maintien des restrictions aux importations, notamment automobiles et de luxe, limiteront le creusement du déficit. L’insécurité et les prix du kérosène pénalisent le tourisme. Depuis 2025, l’aide humanitaire étatsunienne a disparu. Les remises d’expatriés pourraient être pénalisées par la faible croissance thaïlandaise. Le pays dépendra donc de la Chine pour amoindrir le déficit, grâce aux aides destinées à la reconstruction, et pour le financer, notamment via les IDE. Face aux tensions sur les comptes extérieurs, le gouvernement devrait maintenir son contrôle sur les mouvements de capitaux et sa ponction sur les remises des expatriés, qui représentent la première source d’entrée de capitaux étrangers. Cela lui permet de limiter l’asséchement des réserves, déjà extrêmement basses, mais essentielles au financement du déficit.
Le déficit budgétaire s’est nettement creusé au cours des deux derniers exercices, en raison de la diminution des recettes. Celles-ci sont réduites par la guerre et l’atonie économique en résultant. De plus, les droits de douane ont diminué avec la perte de contrôle sur d’importantes villes frontalières, ainsi que l’érosion des exportations de gaz et la modération de son prix. Les ressources de l’armée, issues principalement des entreprises publiques du secteur de l’énergie, sont pénalisées par les sanctions occidentales, ce qui induit des réorientations au détriment du secteur civil. Sur l’exercice 2026/2027, ces dynamiques se poursuivront : des recettes restreintes, alors que les dépenses seront orientées vers la défense et la reconstruction alors que la facture pétrolière augmentera. Le déficit se creusera donc encore. Son financement monétaire se poursuivra, les dons et prêts multilatéraux ayant chuté depuis le coup d’État. La Chine restera la principale bailleuse du pays.

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